ENQUETE : Lorsque transparence rime avec confiance…

19 février 2026

Sur les briques de lait, les promesses de « juste rémunération » se multiplient et sont encourageantes pour les producteurs. Mais avons-nous toutes les informations qui nous permettent de comprendre où va notre argent ? Alors même que le marché du lait se tend et que les prix payés aux éleveurs s’annoncent en baisse, nous avons enquêté, dans les rayons, sur les laits qui mettent en avant une juste munération. En tant que consommateurs nous devons pouvoir comprendre ce que nous payons et être sûrs que nos achats font réellement la différence pour ceux qui nous nourrissent. 

« Des agriculteurs justement rémunérés », « solidaires pour soutenir nos producteurs », « aide les jeunes agriculteurs », « rémunération garantie pour les éleveurs » : ces promesses nous les voyons de plus en plus présentes sur nos emballages. Si ces mentions sont rassurantes pour nous les consommateurs, trop souvent nous sommes réduits à comparer des prix, sans avoir accès aux informations qui nous permettraient de comprendre ce que nous finançons réellement. 

Pour comprendre la place que ces allégations peuvent prendre dans nos actes d’achat, nous sommes allés poser la question à des consommateurs.  

Nous consommateurs de la coopérative C’est qui le Patron ?! avons créé une brique de lait solidaire qui met en avant cette juste rémunération. Nous voulions que les producteurqui nous nourrissent chaque jour puissent vivre dignement de leur métier, se verser un salaire, prendre des vacances, investir sur leurs exploitations et pouvoir, demain, les transmettre. Si chacune de nos briques affiche, sur sa tranche, la décomposition du prix et la part réellement versée aux producteurs, nous nous sommes demandé : toutes les promesses faites dans les rayons sont-elles bien toujours vérifiables ?  

84% des laits
qui allèguent d’un juste prix pour le producteur n’en apportent pas la preuve.​

En tant que consommateurs, nous devons pouvoir comprendre ce que nous payons… Non pas pour polémiquer mais simplement pour choisir en connaissance de cause.  

Alors nous sommes allés enquêter, avons comparé 22 références de lait en rayon et regardé deux choses : ce qui est affirmé sur la brique et les preuves qui sont apportées.  

Nous avons découvert que 8 briques sur 10 allèguent d’un juste prix pour le producteur, sans apporter suffisamment de preuves. Elles indiquent reverser des centimes à un fonds de soutien aux éleveurs, ou affichent une certification équitable, sans toutefois préciser la rémunération réellement versée. Certaines mettent en avant une filière qualité, sans donner plus de précision, quand d’autres indiquent simplement « respecter les exigences de la loi Egalim ». 

❓ 3 références sans allégation sur la rémunération des producteurs. 

🟢 3 références allèguent un soutien justifié/une certification équitable. 

🟠 9 références allèguent un soutien aux producteurs, sans information sur le prix payé (niveau de détail insuffisant). 

🔴 7 références allèguent un soutien, sans aucune information ni justification. 

Dans notre analyse, seules trois références précisent clairement le montant de la rémunération de façon transparente, ou le pourcentage de lait valorisé à ce juste prix pour l’éleveur. Si cela ne veut pas pour autant dire que toutes ces briques ne rémunèrent pas au juste prix les producteurs, cela éclaire surtout sur le besoin d’une plus grande transparence autour de ces allégations. 

Et dans un contexte de chute de prix du lait en 2026 ?

Alors que le soutien aux producteurs est aujourd’hui un argument mis en avant sur bon nombre de briques de lait et que nous sommes nombreux à être prêts à ajouter quelques centimes pour cela, les difficultés auxquelles sont confrontées les producteurs de lait restent réelles. La majorité des producteurs se rémunère à un taux horaire inférieur à 70 % du SMIC (Etude les Greniers d’Abondance 2017-2020). 

Et on voit déjà se profiler une baisse du prix du lait payé aux producteurs sur ce début d’ année 2026, avec des réductions annoncées pouvant aller jusqu’à -50€ / 1000 litres de lait (source Web Agri) qui risque de mettre à mal beaucoup d’exploitations mais aussi certaines de ces allégations… Pourquoi cette baisse annoncée ?  

Il y a aujourd’hui trop de lait sur le marché mondial (+ 4,5% selon le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière) alors que la demande et les débouchés, eux, ne progressent pas. Les bonnes conditions fourragères et la baisse relative du coût de l’alimentation animale ont favorisé la production de lait. En revanche, les filières capables d’absorber les surplus, notamment le beurre et la poudre de lait, sont déjà saturées et dépendent fortement de la demande mondiale. Résultat : ces volumes supplémentaires ne trouvent pas automatiquement leur place sur le marché.  

Si pour l’heure ce n’est pas encore le prix payé aux éleveurs qui chute, c’est le signe avant-coureur d’une pression imminente sur leur rémunération.  

En cette période difficile pour celles et ceux qui nous nourrissent, nous consommateurs avons un pouvoir énorme : celui de leur venir en aide via nos actes d’achat. Et pour cela nous avons besoin d’informations, de transparence, pour savoir ce qu’il y a derrière chaque produit en rayon, comment il est fabriqué, et où va notre argent. 

94 % des consommateurs
estiment aujourd’hui que les agriculteurs français subissent une concurrence de la part d’autres pays, notamment à cause d’écarts de salaires, de charges sociales ou de normes environnementales et sanitaires jugées moins strictes à l’étranger *
* Sondage OpinionWay pour l’observatoire du déclin agricole Néo

Aucune obligation légale derrière ces allégations ?

A l’instar du commerce équitable qui est encadré légalement dans son application à soutenir les producteurs, nous pouvons nous demander si ces allégations de juste rémunération sont, elles aussi, encadrées ? 

Nous sommes allés interroger Olivier Dauvers, journaliste spécialisé sur le commerce et la consommation à la sortie du studio RTL.  

Le contre-exemple : notre lait solidaire 

✅ Nous, consommateursdéfinissons le cahier des charges deproduits que nous souhaitons consommer (provenance, temps de pâturage, fourrages locaux, alimentation sans OGM, etc) 

✅ Nous construisons le prix avec les producteurs, en fonction de leurs coûts de production et des engagements pris.     

✅ Nous assurons, en lien avec notre partenaire fabricant, un prix stable toute l’annéequi ne dépend pas des fluctuations du marché, offrant ainsi aux producteurs une visibilité et une sécurité indispensables pour vivre de leur métier et se projeter dans l’avenir. 

Source : enquête France Agrimer / CQLP 

✅ La transparence est totale : la décomposition du prix de vente est détaillée directement sur la brique, pour permettre à chacun de comprendre facilement comment se construit le prix payé au producteur. Puis toute l’année, nous nous rendons dans les exploitations et chez les fabricants pour vérifier le respect du cahier des charges et la réalité de la juste rémunération sur le quotidien des producteurs.  

Ce que nous demandons : la transparence

Les mentions de soutien aux producteurs ne sont pas nécessairement infondées. Mais il peut être difficile, pour nous consommateurs, d’identifier les démarches qui apportent un soutien réel et qui nous donnent la possibilité de vérifier l’information 

Savoir où va notre argent et s’assurer qu’il soutient réellement les producteurs est aujourd’hui essentiel. Mieux comprendre ce qui se cache derrière chaque allégation nous permet de choisir de façon éclairée et responsable.  Ces mentions doivent être mieux encadrées, avec une véritable obligation de transparence sur ce qu’elles recouvrent concrètement. 

C’est pourquoi, chez C’est qui le Patron ?!, sous l’impulsion de la communauté de consommateurs, nous travaillons sur une proposition de loi visant à renforcer la transparence des allégations de soutien aux producteurs et de juste rémunération.  

Nous souhaitons que soit interdit la possibilité d’affirmer sur l’emballage que celui-ci assure une juste rémunération des agriculteurs, ou d’employer toute formulation de signification ou de portée équivalente, à moins que le vendeur ou l’annonceur rende aisément disponible au public les éléments tel que le prix de base payé producteur et la durée de l’engagement de la rémunération. 

 

Une exigence qui bénéficiera à tous : aux consommateurs en quête de clarté, comme aux marques engagées qui pourront enfin se différencier sur des bases vérifiables. 

Une autre façon de consommer existe

Alors que le Salon international de l’Agriculture ouvre dans les prochains jours ses portes, nous avons souhaité nous associer à l’hebdomadaire Le 1, pour un numéro spécial, qui pose une question très simple : “Alimentation : où va le blé?”  

Ce numéro raconte comment des consommateurs organisés, qui érige la co-construction et transparence en modèle de gouvernance, peuvent influer sur la manière de produire et de se nourrir en France.  

Chaque euro dépensé façonne le monde dans lequel nous voulons vivre. 

Nos choix d’achat ne sont pas neutres : ils orientent les pratiques agricoles, les modèles économiques et les conditions de vie de celles et ceux qui nous nourrissent. Nous sommes convaincus que la transparence est fondamentale pour agir. Savoir comment se construit le prix, qui décide, et quelle part revient réellement au producteur nous permet de choisir en toute connaissance de cause et redonne du pouvoir au consommateur.   

En savoir + : lire le dossier dans Le 1 hebdo “Alimentation : comment consommer autrement ?

Comment est construit le prix du lait payé aux éleveurs ? 

Contrairement à ce que l’on peut penser, ce prix n’est pas uniquement fixé sur les “cours du marché”. Il repose sur une construction contractuelle :  

✅ Un prix de base qui dépend de la façon dont la laiterie valorise le lait à travers ses différents débouchés (lait de consommation, crème, yaourts, fromages, beurres ou poudre, à l’export, en grande distribution ou en restauration collective),  

✅ Et une série d’ajustements prévus au contrat qui va faire varier (à coup de primes ou d’abattement) le prix payé, in fine, au producteur. Sont regardés :  

  • La composition du lait  et comment il se situe par rapport à la référence contractuelle 38/32 (3,8 % de matière grasse et 3,2 % de protéines).  

  • La qualité, la saisonnalité, les volumes produits,  

  • Ou encore le respect de cahiers des charges spécifiques (bio, non-OGM, pâturage, etc.).

     

Sur le même thème

👉 Voir tous les articles